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CARNET DE VOYAGE
Sur la Via Jacobi

en Suisse de Genève à Zurich

“Me voilà parti ! Bien décidé à rallier Zurich en vingt jours avec cent euros. Vous avez bien lu. Il s’agit de dépenser seulement cinq euros par jour ! Comment ? En auto-stop depuis Clermont-ferrand jusqu’à Genève, puis en randonnée et en camping sauvage sur les quatre cent cinquante kilomètres de la Via Jacobi : la voie des pèlerins qui, dans l’autre sens, mène à Santiago par le chemin de Saint-Jacques de Compostelle. Pourquoi ? Pour rejoindre mon amie Katrin qui se marie à la mi-septembre. J’en profite aussi pour améliorer ma peinture en vue de ma première commande à Saint-Emilion le mois suivant. Cette fois-ci j’ai pris deux kilos de vrai papier pour aquarelles en plus d’un réchaud, de ma tente et d’un bon sac de couchage pour parer au froid automnal.”

/ in english: NOTEBOOK OF VOYAGE: On Via Jacobi in Switzerland from Geneva to Zurich
“I'm on the road again! Decided well to rejoin Zurich in twenty days with hundred euros. You read well. It is a question of only spending five euros per day! How? In hitch-hiking from Clermont-Ferrand to Geneva, then in excursion and camping in the wild on the four hundred and fifty kilometers of Via Jacobi: the way of the pilgrims which, in the other direction, leads to Santiago by the way of Saint-Jacob de Compostelle. Why? To join my Katrin friend who Marie at mid-September. I also benefit from it to improve my painting for my first order with Saint-émilion the next month. This time I took two kilos of true paper for watercolours besides a stove, of my tent and a good bag of bed to avoid cold autumnal.”

 

 

       
 
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Sommaire / synopsis :
01. Clermont-Ferrand, Lyon, Genève
en auto-stop. Sur la Via Jacobi en randonnée
et en camping sauvage :
02. Genève
04. Mies, Tannay
05. Corans
06. Nyon
07. Rolle
08. Saint-Prex, Morge
09. Ouchy
10. Lausanne
12. Montpreveyre

  13. Moudon
14. Payerne, Nareaz
15. Fribourg
18. Swarzenbourg
20. Mamishaus
22. Thun
24. Merligen
26. Interlaken
28. Brunig
29. Flueli
30. Stans
31. Boden, Brünnen
32. Zurich par le train et retour en Auvergne en stop !

 

 

       
 
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2. Genève : L'auto-stop s’est très bien passé. Je me suis arrêté à Lyon pour voir des amis. Il est dix heures. On vient de me déposer devant l’opéra et j’ai toute la journée pour dessiner et prendre le chemin afin de trouver un endroit tranquille où dormir. La cathédrale surplombe toute la ville. C’est ici que je retrouve la Via Jacobi. L’itinéraire descend vers le lac en passant au milieu des sièges sociaux des grandes banques helvétiques. La ville est plaisante. Sur les rives, les citadins prennent le soleil en pique-niquant. Puis le chemin est pris en étau entre la voie rapide, la voie de chemin de fer, les plages privées et les résidences luxueuses qui interdisent l’accès au lac. Les automobilistes, dans leurs Porsches, leurs Mercedes, leurs Rolls-Royces climatisées, me regardent comme si je sortais de l’asile. J’ai sérieusement douté de trouver un endroit pour passer la nuit. Heureusement juste après Verney j’ai découvert un champ de maïs où poser ma tente. Enfin un endroit pour m’accueillir et me sentir chez moi ! Mies, Tannay : C’est en peignant la place du village que j’ai fait la rencontre de Christophe - français originaire de Brive, et Céline - une valaisienne. Ainsi que leurs trois terreurs braillant, gesticulant, courant dans tous les sens. En fait ils n’étaient pas mécontents de m’avoir pour capter l’attention des enfants. Le piège ! Céline est économiste et juriste et son mari gère les “Hedge Found” à Genève. “Les quoi ? - C’est simple. C’est ce qui a causé la crise.” me lança-t-il avec un grand sourire ! Il ont décidé de s’occuper des enfants successivement. Elle petits et lui grands. Eh bien bon courage Christophe ! 5. Corans : Le chemin alterne entre sentier et bitume, entre fermes et cités pavillonnaires, entre bois, prairies, vignes et vergers où j’ai gentiment chapardé pommes, prunes et raisins. J’adore l’automne ! 6. Nyon : J’arrive tard à Nyon. La température est estivale. Le lac et les montagnes protègent la vallée du vent et agissent comme un four solaire. Si il n’y avait pas les montagnes en face je pourrais me croire en pays catalan : les palmiers, les plages de galets, les vignes et les voiliers. Toutefois, ici on ne produit pas des melons mais des kiwis ! 7. Rolle : Dorénavant, je rejoins le lac Léman chaque soir au couchant. A l'est les eaux flamboient alors que le soleil descend vers l’horizon. En face, le sommet enneigé du Mont Blanc et les cols du Valais se teintent de pourpre pour laisser place à la pleine lune. Chaque matin j’ai pris l’habitude de faire quelques brasses et de manger une demi-tablette de chocolat en compagnie des cygnes. L’année précédente j’ai traversé la Suisse en dix jours en dépensant près de mille francs dans le transport, l’hébergement, la nourriture. Je n’avait presque rien vu. Et ce voyage me parait bien fade comparé à la richesse et la variété des plaisirs que j'éprouve aujourd’hui. 8. Saint-Prex, Morge : Saint-Prex est un petit bourg ceinturé par de hautes portes et des remparts. C’est une petite merveille d’architectures médiévales avec, en particulier, la porte à machicoulis de l'horloge sur laquelle on peut lire cette inscription énigmatique : “ Celui qui veille voit venir l’heure de son départ “… Ci-dessous l’église de Morge et les petits phares à toits rouges du port. 9. Ouchy : C'est au port d'Ouchy que les bateaux de la Compagnie Générale de Navigation arrivent à Lausanne. Il en existe plusieurs modèles très anciens encore en activité comme les bateaux “ Belle Époque ” à vapeur et à roues à aubes acquis en 1873. 10. Lausanne : La cathédrale gothique Notre-Dame de Lausanne était un haut lieu de pèlerinage. Près de sept cent mille personnes s'y rendaient chaque année. Sur son flanc, un portail méridional abrite des sculptures de personnages bibliques aux nez cassés. Cette petite pièce baignée de lumière était destinée à recevoir les prières des pèlerins après la longue ascension de la colline. Pour la première fois j’ai travaillé un portrait en technique humide en sublimant la couleur. Le résultat est saisissant. 11. Nicolas m’a surpris en plein délire artistique alors que je peignais l’Ange Gabriel dans la “chambre des apôtres” (page de gauche). Il sait ce que c’est. Sous l’uniforme se dissimule un artiste. Originaire de Leysin, ce snowborder - designer de parcours de skicross, peintre et sculpteur - effectue son service militaire. En Suisse tous les hommes doivent valider leurs deux cent soixante jours obligatoires avant leur trente cinq ans, ou payer chaque année une taxe d’exemption s’élevant à trois pour cent du revenu imposable, ou faire vingt cinq jours annuels de stages de protection civile. Il avait sur lui son carnet rempli de croquis parmi lesquels des projets d’architectures, des sculptures, des esquisses de contes pour enfants. J’ai vraiment passé une après-midi excellente. On garde contact ! 12. Montpreveyre : J’ai dormi dans un bois à une heure de marche au-dessus de Lausanne, juste derrière une petite chapelle qui domine le lac Léman. Au réveil j’ai voulu peindre cette cascade en technique humide. Tellement humide que ça a été le mot d’ordre de la journée ! Je me suis pris averses sur averses. Quand il s’agit d’une pluie fine c’est gérable : on sèche progressivement pendant la marche. Là non. A chaque fois bien sûr je me trouvais sur un chemin de campagne. Le temps de trouver un abri, j’étais trempé. Ajouté à cela une chute des températures de dix degrés dû aux huit cent mètres d’altitude, la journée fut assez éprouvante. Tourmenté par l’eau et le vent, il m’a été impossible de dessiner. 13. Moudon : La nuit a été très fraîche au bord des eaux de la Broye, et la toilette dans les eaux maronnasses, glaciale. Quelle satisfaction de voir le soleil apparaître à la pointe des arbres ! La journée s’annonce superbe. Dans le village le marché s’anime. On est samedi. Je revis avec les premiers rayons du soleil. Avant de rejoindre la foule, je m’arrête pour peindre la “Fontaine de Moïse” (à droite) et je sors toutes mes affaires pour les sécher. On trouve des fontaines de ce type dans chaque village à l’effigie d’un ours, d’un loup ou d’un dragon. 14. Payerne, Nareaz On est dimanche. Le village de Payerne est en ébullition. Les chants religieux emplissent les rues. Les chorales répètent. Schubert est à l’honneur tout le week-end à travers une cinquantaine de concerts dont certains en plein air. Ce compositeur génial était méconnu de son temps. A quatre-vingt ans - ayant composé plus de deux mille œuvres - il ne recevait pas plus de cachet qu’à ses dix-sept ans ! 15. Curieux de voir un peintre attelé à la tâche de si bon matin, Alexandre s’approche de moi avec son énorme sac sur l’épaule et me demande si j’ai déjà dessiné un cor des Alpes. Sur ce, il sort sont instrument de trois mètres soixante-dix et me joue un air parfaitement maîtrisé. J’en reste bouche bée ! Contrairement aux apparences l’instrument ne pèse que trois kilos cinq. Ce sont les lèvres et le souffle qui formulent les sons, un peu comme le didgeridoo. D’ordinaire il faut être en montagne pour l’entendre, d’où sa popularité dans le Valais. La Suisse compte quatre mille souffleurs. l’instrument est constitué de trois ou quatre pièces télescopiques, sculptées dans l’épicéa. Celui-ci provient d’un arbre de trois cent cinquante ans de la forêt de Résoux. Il est ensuite serti d’éclisse de jonc. Voilà une manière originale de randonnée. Toutefois l’exercice peut se montrer périlleux. Son professeur est mort en montagne il y a peu de temps à la suite d’un éboulement. 16. Fribourg : Voilà le genre de spécimen fribourgeois que je suis ravi d’avoir rencontré au bord de la rivière, au bas de la cité, alors qu’il promenait ses deux chiens Wooky et Luna. Sébastien est infirmier, trente deux ans. Il s’est installé à une dizaine de kilomètres dans la campagne. Mais avant de revenir au pays, il a pas mal bourlingué. A peine sorti de l’école il a voulu faire don de ses connaissances aux plus défavorisés. Tout d’abord au Mexique dans un village reculé où les patients se déplaçaient surtout à l’hôpital pour voir et toucher le “blanc” qui y travaillait ! Là-bas des hommes infirmiers ça n’existait pas. Par coutume mais aussi parce que chaque médecin avait son infirmière attitrée qu’il culbutait. Parfois même, avant que le patient soit recousu ! Ensuite il y a eu la Roumanie et ses orphelinats, le Rwanda. Tout ça de sa propre initiative, avec ses propres moyens, sans l’appui d’une organisation… 17. Aujourd’hui il aimerait devenir vétérinaire. Il s’est découvert cette passion en recueillant son premier chien - âgé de quelques heures à peine - dans une poubelle à l’époque où il travaillait en Espagne. Il pense aussi à créer un élevage d’Alpagas. Il aimerait aussi rencontrer le garçon avec qui partager ses passions. Ce qui compte pour lui c’est l’optimisme et la simplicité. Pour le reste il suffit de savoir ouvrir son cœur… Voilà à quoi ressemblent mes soirées. Sympathique, non ? J’ai campé juste après Fribourg. Le sentier rejoint le lit d’une rivière dans une vallée boisée. Le camping sauvage est interdit en Suisse mais si vous êtes propre et discret personne ne va vous importuner. 18. Swarzenburg : Depuis Fribourg je suis en zone suisse allemande. Plus de “tourisme pédestre” ou de “Bonjour Monsieur”. Maintenant je suis les panneaux de la “Pilgerweg” et j’ai droit à des “Gruss Got” ou “Grusser”. Au loin j’aperçois le panorama enneigé des alpes. Chaque ferme ressemble à une carte postale. On voit que tous les habitants prennent plaisir à perpétuer les traditions. Devant chaque maison, des stands libre-services proposent les produits du jardins : citrouilles, fleurs à cueillir soi-même, fruits, œufs ou lait frais. 20. Mamishaus : Devant une ferme recouverte d’écailles en bois, je découvre les sculptures grandeurs natures d’un ours et d’un mouflon. Flatté que je m’intéresse à son travail Hans - un agriculteur de soixante-dix ans à la retraite - m’invite à déjeuner en compagnie de son épouse. Enfin un vrai repas ! Au menu : salade de tomates, beignets de pommes de terre, charcuterie et compote de pommes. Je ne comprenais rien à ce qu’ils me racontaient et eux non plus, et pourtant ils ne faisaient que ricaner comme des adolescents. Quand je leur ai expliqué que j’allais leur envoyer leur dessin, Hans s’est éclipsé pour revenir avec une vachette en bois qu’il pose devant moi : “Geben” me dit-il avec un large sourire. J’ai dû raconter cette histoire au moins cent fois sur les deux cent kilomètres qu’il me restait à parcourir jusqu’à Zurich ! Trop chou. Aujourd’hui “Rosmarie baby” trône sur une étagère à Clermont chez ma mère. Merci pour cette charmante attention. 22. Thun : Le chemin descend doucement à travers les cultures. Les températures s’adoucissent à mesure que je m’approche du lac. 23. La ville est un point de départ idéal pour des excursions dans les Préalpes et Alpes bernoises proches. L’imposant château et la vieille ville historique, les plages, les sports nautiques, les promenades et les Alpes en arrière-plan forment le cadre de la dixième plus grande ville de Suisse. 24. Merligen : Mon café du matin n’a jamais été aussi bon qu’après un bain dans l’eau glacée d’un lac ! Les rayons du soleil dissipent les brumes et m’enveloppent. A cet instant je sais pourquoi je suis ici. J’éprouve la plénitude. Je comprends le froid, la pluie, la solitude, l’effort, la douleur. C’est l’adversité qui sublime les petits plaisirs de la vie. Une tranche de pain, une grappe de raisins, une pomme, quelques mûres gorgées de sucre. Ce petit-déjeuner prend des allures de festin. Je m'enivre de chaque arôme, chaque parfum. 25. C’est par hasard, en cherchant un endroit sauvage où dormir au bord du lac que je suis tombé sur cette petite plage nudiste entre Merligen et Interlaken, à un kilomètre à l'est des grottes de Beatus Hölhen par la route. 27. Interlaken, Brienz : La ville est très cosmopolite avec son flot d’autocars remplis de touristes japonais et américains. L’année précédente, j’ai traversé le pays en dix jours n’apercevant la campagne que de loin et dépensant plus que de raison. Je suis heureux d’avoir eu le courage de faire aujourd’hui ce voyage à pieds, de prendre le temps de la rencontre et de la contemplation. C’est une autre Suisse qui s’offre chaque jour à moi. 28. Brunig : Depuis la bergerie de Brunig Pass où j’ai passé une nuit à mille deux cent mètres, le temps est étrange. D’épais nuages s’accrochent aux montagnes surplombant les lacs. il ne pleut pas mais tout est comme suspendu dans une brume dense qui laisse passer quelques rayons que les eaux reflètent. Ma foi, c’est assez plaisant. Ça pourrait ressembler à ça le paradis. 29. Flueli : Les journées sont de plus en plus fraîches. C’est les doigts engourdis par le froid que j’ai peint cette superbe fontaine devant une petite abbaye à deux pas de la chapelle de St Niklausen. 30. Stans : Voici un exemple typique de fermes, falaises et cascades qui ont jalonné mon chemin ces derniers jours. Si il y a une partie de ce parcours que je peux conseiller vivement en randonnée c’est le celle entre Interlaken et Brünnen. 31. Boden, Brünnen : Martina et Otto sont partis de chez eux depuis le lac de Constance en Allemagne et s'apprêtent à rallier Fribourg par la voie des pèlerins, la Pilgerweg. Cette année la Suisse, l’année prochaine la France et peut-être Santiago en Espagne dans deux ans. Ils ont de la chance ces deux là parce qu’il y a une chose qu’un randonneur rêverait d’avoir sur le chemin : un masseur. Or l’un est physiothérapeute et l’autre masseuse. Chaque soir à l’auberge ça doit être l’extase ! Ils sont ravis de leur voyage. La veille, ne trouvant nulle part où dormir, une charmante dame leur a offert l’hospitalité. Une autre fois, alors qu’ils se trouvaient au milieu d’une forêt. Harassés, les gourdes vides, le gosier desséché, ils songeaient tout haut à la fraîcheur d’une bonne gorgée de bière, quand ils aperçurent à l’ombre d’un chêne deux canettes intactes qui les attendaient ! D’abord déconcertés, il s’empressèrent de trinquer à la providence. De ce voyage, ils avoueront que le don le plus précieux qu’ils aient reçu c’est de se savoir toujours bien ensemble. 32. Zurich : J’ai laissé derrière moi les intempéries et les nuits glaciales pour rejoindre directement en train Katrin et Till le jour de leur mariage. Imaginez les émotions qu’ont pu susciter deux amoureux se jurant amour et fidélité à un vagabond solitaire comme moi. Imaginez aussi quel plaisir j’ai pu ressentir après quinze jours de diètes sociales et alimentaires quand soudain je festoye en compagnie d’amis de longue date. j’ai jubilé toute la soirée. A tel point que je n’ai même pas attendu minuit pour me jeter ivre dans le lac ! Merci mille fois pour cette superbe noce et tous mes vœux de bonheur.